À l'occasion de la Journée mondiale de la santé mentale, Irène Belanta Makuma a accepté de répondre aux questions de Ius Stella. Forte de son expérience en tant que psychologue, chercheuse et défenseuse des populations vulnérables, elle nous offre une analyse à la fois lucide et empreinte de compassion sur la crise de santé mentale qui touche les personnes incarcérées et les enfants des rues en République Démocratique du Congo. Ses propos nous invitent à aller au-delà des préjugés — et nous rappellent que la santé mentale est un droit, pas un privilège.
Ius Stella: Pouvez-vous nous parler de votre travail d'accompagnement psychologique des enfants de la rue en République Démocratique du Congo (RDC) et des principaux défis auxquels ces jeunes sont confrontés en termes de santé mentale ?
Irène Belanta Makuma: Tout d’abord, il convient de noter que les enfants en situation de rue se retrouvent dans de telles conditions en raison de la pauvreté, de la guerre, ou d’autres conditions socio-économiques déplorables. Ils ont vécu et continue de vivre des situations qui créent un déséquilibre émotionnel et des perturbations comportementales.
Les principaux défis auxquels sont confrontés ces jeunes en termes de santé mentale sont l’exclusion sociale et la stigmatisation qui les empêchent d’avancer. Leurs droits élémentaires, tels que l’accès à la santé, à l’alimentation et à la justice, sont bafoués.
Nous intervenons en assurant une présence régulière, en établissant un lien de confiance avec eux, en les acceptant tels qu’ils sont, sans jugement, en leur offrant un espace de parole et en travaillant avec eux pour les aider à développer leur résilience. Notre objectif ultime est de les aider à se relever et susciter en eux des réactions positives significatives.
En tant que professionnelle de la santé mentale en RDC, pourriez-vous nous donner un aperçu de la perception générale de la population congolaise concernant les questions de santé mentale, y compris la stigmatisation et les idées reçues qui pourraient exister ? Comment cela influence-t-il votre travail et les services que vous fournissez ?
De manière générale, pour une grande partie de la population congolaise, le problème de la santé mentale demeure un sujet tabou au sein de la communauté. Les gens ont tendance à penser que seules les personnes atteintes de folie ou de démence ont besoin d’être suivies pour leur santé mentale. Pourtant, la santé mentale est une réalité qui concerne tout le monde.
Cette perception influence notre travail de psychologue en décourageant les personnes à demander de l’aide aux professionnels de santé mentale. A la place, elles se replient sur elles-mêmes et refusent de parler de leurs problèmes, envahis par la peur et la honte. Alors que justement le premier pas vers l’amélioration de la santé mentale est de déconstruire les idées reçues et les fausses croyances sur le sujet, de changer notre perspective, de briser les barrières et de demander de l’aide en cas de besoin. En effet, plus tôt nous demandons de l’aide, plus vite nous nous sentirons mieux.
Pourquoi est-il essentiel d'offrir un suivi psychologique aux prisonniers, qu'ils soient adultes ou mineurs, en RDC ? Quels sont les défis spécifiques auxquels sont confrontés les détenus en matière de santé mentale dans le contexte congolais ?
Les prisonniers, qu’ils soient adultes ou mineurs, sont privés de leur liberté et traversent des moments difficiles qui affectent leur santé mentale. Est-ce que le monde réalise les conditions dans lesquelles ils vivent pendant leur incarcération ? La prison, qui devrait être un lieu de rééducation, est devenue la source des nombreux abus. Les détenus vivent dans des conditions inhumaines, marquées par le harcèlement ainsi que les violences morales, physiques et sexuelles. Ils sont victimes de stigmatisation, de discrimination, d'exclusion sociale et leurs droits fondamentaux ne sont pas respectés. Il est erroné de penser que, du fait de leur incarcération, ils méritent un tel traitement.
Ces violences créent des blessures invisibles qui nécessitent l’intervention de professionnels de la santé mentale. Ce suivi psychologique leur offrirait un espace pour s’exprimer, avec des professionnels qui les acceptent sans les juger, qui les aident à retrouver un certain équilibre et redonner un sens à leur vie.
Pouvez-vous nous expliquer comment la santé mentale des prisonniers peut avoir un impact sur leur réhabilitation et leur réintégration dans la société après leur libération ?
L'environnement carcéral est généralement préjudiciable à la santé mentale des détenus, alors que nombreux d’entre eux ont déjà vécu des expériences de vie douloureuses ou traumatisantes. Les pathologies que l’on observe le plus fréquemment sont la dépression, l'anxiété, l'abus de substances et divers troubles psychiatriques. Les symptômes comprennent des troubles alimentaire, des troubles du sommeil, une tristesse persistante, une perte d'intérêt, des troubles du comportement (agressivité, agitation), des idées suicidaires, ainsi qu’une perte d’estime de soi.
Lorsque les détenus bénéficient d’un accompagnement approprié par des professionnels de santé, ils sont mieux équipés pour faire face au stress de l’incarcération, et aborder la vie avec une meilleure estime d’eux-mêmes. En revanche, en l'absence de ce soutien, leur santé mentale continuera à se dégrader, réduisant davantage leur chance de se réinsérer dans la société après leur libération.
Dans un pays comme la RDC, comment pouvons-nous sensibiliser davantage sur l'importance de la santé mentale, que ce soit pour les enfants de la rue ou pour d'autres groupes marginalisés ? Existe-t-il des initiatives ou des efforts communautaires qui visent à changer les perceptions et à promouvoir une meilleure prise en charge de la santé mentale dans la société congolaise ?
La sensibilisation à l'importance de la santé mentale en RDC peut être renforcée en impliquant les différentes couches de la population, car la santé mentale est l'affaire de tous.
La représentation active de membres de la communauté à tous les niveaux favoriserait la discussion sur la santé mentale, briserait les stéréotypes et encouragerait les personnes à rechercher de l'aide en cas de besoin. Il est également essentiel de disponibiliser et rendre plus accessibles les soins en santé mentale.
Il existe quelques initiatives qui vont lentement dans ce sens, telles que la formation, le plaidoyer et les campagnes de sensibilisation, menées en collaboration avec des leaders et relais communautaires pour changer les perceptions et promouvoir les soins en santé mentale en RDC.